CHAPITRE VII
Je me retournai une dernière fois pour regarder les arbres qui cachaient la cabane de Padgett. Une fine colonne de fumée bleue dérivait entre les branches dénudées.
Dieux... Si je le laisse ici et qu'il meurt...
Je me détournai résolument.
— Viens, dis-je à Serri. Nous devons partir.
Je pris ma forme de loup.
Nous empruntâmes la route du nord après avoir traversé la rivière DentBleue. Dans les Terres Désolées, il n'y avait plus d'arbres, rien que des buissons et des broussailles. Pas d'herbe, pas de poussière, seulement des couches de glace nichées entre des amas de neige sculptés par les vents incessants.
Nous passâmes là où les hommes ne pouvaient plus aller. Nos fourrures s'épaissirent, les coussinets de nos pattes durcirent.
Les montagnes n'étaient plus faites que de roc nu.
Nous grimpâmes toujours plus haut. Puis nous traversâmes le col Molon. Au-delà se trouvait les canyons de Solinde.
Les montagnes changèrent de forme. L'ardoise bleue des rochers homanans se transforma en pierre plus sombre, d'aspect plus menaçant. Il y avait de nouveau des arbres, mais tordus, déformés par les vents cruels.
Je vis des formes dans les rochers. Des faces avides, des bouches béantes, des yeux exorbités...
Cela me fit dresser les poils sur la nuque.
Les Ihlinis se moquent de nous avec leur ménagerie de pierre, dit Serri.
Mes babines se retroussèrent et dénudèrent mes dents. Je poussai un grondement sourd.
Valgaard est devant nous, lir.
Par un étroit défilé, nous passâmes dans le canyon qui se trouvait dessous. Valgaard était là, toute de basalte noir brillant, comme un oiseau de proie prêt à fondre sur le monde. La forteresse de Strahan se dressait devant nous, entourée de fumées épaisses.
Dieux ! Quelle odeur atroce ! dis-je en plissant les narines.
C'est le souffle du dieu, lir. La puanteur d'Asar-Suti.
Devant nous se trouvait un champ de rochers aux formes étranges. Un océan immobile, sculpté dans la pierre noire.
— Serri, quelque chose n'est pas... normal.
Qu'y a-t-il de normal avec les Ihlinis ?
Malgré la chaleur qui émanait de ce lieu, je frissonnai. C'était une chaleur putride, envahissante, qui me donnait envie de vomir.
Serri, dis-je, notre lien est en train de s'affaiblir.
Nous sommes trop près des Ihlinis...
Serri !
Je sentis le pouvoir me quitter, coulant de moi comme le vin s'enfuit d'une outre renversée. Je fus ramené à ma forme humaine — bien trop rapidement.
Je hurlai. Ce qui commença comme un hurlement de loup s'acheva sur un cri humain.
Allongé à plat ventre sur le sol, je sentis dans ma bouche un goût de soufre et de fer. Je crachai.
J'avais mes armes, mon épée, mon couteau et mon arc. Mais nous étions dans le repaire de Strahan, le Portail du Seker. Peu de chose pouvaient me protéger du pouvoir des Ihlinis.
La pierre était chaude sous mes semelles. Le champ qui s'étendait devant moi était troué de cloaques qui crachaient dans l'air une épaisse vapeur nauséabonde.
Des formes indistinctes étaient tapies dans le champ. Des choses plutôt que des bêtes. Immobiles, elles attendaient comme des pions de basalte noir sur l'échiquier d'Asar-Suti.
Je fermai les yeux.
Dieux... J'ai si peur...
Mais je savais ce que j'avais à faire.
— Serri, dis-je en m'agenouillant à côté de lui, je dois te demander de rester ici.
Ici ? dit Serri. Ma tâche est de venir avec toi.
Sa voix mentale n'était plus qu'un murmure dans mon esprit, s'effaçant à mesure que nous parlions.
Pas cette fois. Je n’ose pas risquer nos deux vies. Ce travail me revient.
Mais, si tout va mal...
— Si tout va mal, tu retrouveras ta liberté. Tu es jeune, tu ne mourras pas en même temps que moi. Dis-moi que tu vas m'attendre ici.
Serri aplatit les oreilles.
J'attendrai. Que puis-je faire d'autre ?
Serri...
Mais notre lien était rompu.
Je le laissai, entrant dans le champ de pierres sans un regard pour mon lir.
— Vous acceptez mon invitation avec quelque retard, dit Strahan en souriant.
— Je n'avais pas l'intention de l'accepter du tout, grognai-je.
Il haussa les épaules.
— Les gens changent. Même les princes. Ils deviennent adultes.
— Et vous, le deviendrez-vous ?
Notre affrontement avait lieu dans une des pièces de la tour de Valgaard aux murs noirs incurvés, polis comme des miroirs. Des tapisseries réchauffaient la salle. Je préférais ne pas savoir quelles monstruosités étaient représentées dans leur trame.
Strahan était assis, moi debout.
— Moi ? Cela dépend si j'en ai envie ou pas..., dit l'Ihlini. Cette possibilité existe aussi pour vous, Niall : arrêter le cours du temps. Cela précisé, je pense que vous refuseriez de vous joindre à moi. Je ne vous le proposerai donc pas.
Il posa sa coupe de vin sur la table et se leva. Il portait des cuirs de chasse marron. Sa longue chevelure noire était lustrée comme celle d'une femme. Elle était retenue par un diadème de bronze, où l'on devinait des formes semblables à celle du bestiaire monstrueux tapi dans le champ de pierre.
— Ainsi, reprit-il, vous êtes venu me voir dans l'espoir que je mette fin à ma peste.
Ma peste... Il en était donc si fier ? Oui, je le supposais.
Il fouilla dans un coffre. Il avait plus l'air d'un étudiant cherchant un ouvrage que d'un redoutable sorcier. Mais je ne me laisserais pas abuser par des apparences.
— Si l'annuler vous apportait quelque chose de valeur, cela pourrait vous intéresser, je crois ?
— Ainsi, dit-il, me regardant de ses yeux étranges, un marron et un bleu, vous êtes venu vous offrir à moi, de votre plein gré ?
Je ne sus quoi répondre.
Il sortit quelque chose du coffre et le referma.
— Strahan...
— J'ai entendu. Mais je crois que vous faites fausse route.
— La nuit où vous êtes venu à Mujhara, vous m'avez dit que vous étiez là pour moi. Et vous m'avez ordonné de ne pas épouser Gisella.
— Vous m'avez répondu que vous le feriez quand même. Vous savez, n'est-ce pas, que j'aurais pu vous tuer à ce moment ? Pourtant, je préfère forcer les gens à m'obéir avant de les éliminer. Et vous êtes venu, comme je vous l'avais dit.
Il tourna les pages du grimoire. Des flammes jaillirent.
— Vous avez épousé la fille folle d'Alaric.
— Oui. Je vous propose un marché. Je suis une chose de valeur. Une partie de la prophétie. Le prince d'Homana.
— Vous arrivez trop tard, Niall. Vous êtes désormais de peu d'intérêt pour moi. Vous avez épousé la fille d'Alaric, et elle vous a donné des fils.
Je compris tout à coup.
Ce n’est pas moi qui l'intéresse. La postérité de mon nom est désormais assurée. Je ne suis plus le dernier de la lignée.
— Bien entendu, dit-il, si vous m'offriez vos fils...
Voilà pourquoi il ne m'a pas tué tout de suite. Il voulait les enfants que je ferais à Gisella.
— Non ! criai-je.
— C'est un marché qui me satisferait. ( Il haussa les épaules. ) Vous pouvez me les donner, sinon je les prendrai. La décision vous appartient.
— Non.
— Peu importe. Je les aurai... quand Gisella me les amènera.
— Gisella ! Elle ne ferait jamais une telle chose !
— Oui. Quand Varien le lui ordonnera.
— Vous êtes fou.
— Pas du tout. C'est Gisella qui est folle. A moins qu'elle ne le soit pas. Qu'elle fasse tout cela pour une autre raison.
J'en restai sans voix.
Ce serait une machination ? Elle ne serait pas folle ?
— C'est intéressant, n'est-ce pas ? Oui, Lillith est une sœur dévouée. Elle me sert bien. Quand Alaric épousa la Cheysulie, c'est elle qui a suggéré que les enfants à naître me servent aussi.
— Pas Gisella ! Elle est cheysulie !
— Cheysuli, Ihlini, cela ne fait aucune différence. Nous sommes nés des mêmes ancêtres, les dieux qui ont façonné Homana. Je vous avais prévenu de ne pas l'épouser, Niall. Mais vous l'avez fait ; j'ai dû changer mes plans.
— Vous ne ferez pas de mal à mes fils !
— Bien sûr que non. Je n'ai pas l'intention de leur nuire, seulement de les utiliser. Un fils sur le trône du Lion, un sur le trône de Solinde. Tous les deux sous ma coupe.
Ainsi, ils serviraient les intérêts de Strahan. Dieux, il avait su me réduire à l'impuissance !
— J'ai fait tout cela pour rien ! hurlai-je, dépassé.
— Non, pas pour rien, dit Strahan avec un sourire. Vous avez cru à ce que vous faisiez. Tous les hommes ne peuvent pas en dire autant. Maintenant, suivez-moi. Je voudrais vous montrer quelque chose.
Il me conduisit au champ de pierre tordues où le souffle d'Asar-Suti empestait l'air.
— Ici se trouve votre liberté. Je vais vous l'offrir.
— Si vous pensez que je croirai ça...
— Alors, croyez en ceci...
Il me mit un objet dans la main. Une dent, sertie d'or et suspendue à une chaînette du même métal.
J'en avais eu une identique, avant de la jeter, à la demande de Serri. Je ne voulais rien avoir à faire avec cet objet. Je le lançai dans le champ de fumée.
Strahan éclata de rire.
— Comme j'avais prévu. Maintenant, la bête est libre.
Un loup ihlini était né de la fumée. Un loup blanc aux yeux bleus, très semblable à ma forme-lir.
— Illusion, dis-je.
— Etait-ce une illusion quand j'ai tué Finn sur l'Ile de Cristal ? Vous souvenez-vous de ce qui est arrivé à son loup ?
— Storr était trop vieux pour vivre sans son lir. Il est mort.
— Oui, comme meurt un vieux lir. La légende dit qu'il ne reste rien de lui. Mais il restait quelque chose de Storr : quatre dents. Je les ai prises quand votre père et l'Ellasien ont quitté les lieux. Avec l'aide d'Asar-Suti, j'ai créé une puissante magie à partir de ces dents. Une magie assez forte pour cacher l'identité de Varien, bien sûr. C'est assez facile à faire et efficace pour détruire Homana ; pour purger le pays des Cheysulis.
« Une illusion, Niall ? Je ne pense pas. La pesté a été portée par les loups blancs. Ils sont tous morts, sauf un, mais ils ont rempli leur office. ( Il indiqua de la tête l'animal qui attendait dans la fumée. ) Si vous le tuez, vous ferez cesser la peste.
— Je ne vous crois pas, dis-je.
Strahan regarda le loup.
— Va, dit-il. Ta tâche n'est pas terminée. Il reste des Cheysulis à Homana.
Le loup fit volte-face et disparut.
— Suivez-le, me dit Strahan. Vous êtes armé. Il ne tient qu'à vous de l'arrêter.
Je pensais un instant à tuer Strahan. Mais si je m'attardais, je perdrais la trace du loup.
— A vous de choisir, Niall. Sauvez vos fils, ou sauvez les Cheysulis. Je me demande quelle décision vous allez prendre...
— J'aurai d'autres fils, dis-je d'une voix aussi froide que je pus.
— Mais combien de Gisella ? Combien qui auront le sang requis par la prophétie ?
Sans les Cheysulis, sans Homana... L'existence de mes fils ne signifie plus rien.
Je courus.
D'abord le loup, puis Gisella...
Jamais je n'avais couru ainsi.
Je me frayai un chemin à travers le champ empli de vapeurs nauséabondes et de fumées. J'appelai Serri, mais je ne reçus aucune réponse.
Cette tâche me revenait, à moi seul.
Le sol gronda ; des langues de flamme jaillirent des bouches béantes des monstruosités pétrifiées.
Je tombai à genoux. Je me relevai : de l'eau chaude m'éclaboussa le visage.
Une forme née de la vapeur essaya de m'écraser comme un homme frappant une mouche. Je l'évitai, puis tombai de nouveau. Mon attaquant était fait de pierre.
De la pierre mobile, animée par le souffle d'Asar-Suti.
Le souffle du dieu est nauséabond...
Dans la distance, j'entendis le hurlement d'un loup. Mais ce n'était pas la voix de Serri. Je l'aurais reconnue. C'était le loup blanc ihlini, sonnant le glas ma race.
Je sortis du défilé. Le froid m'enveloppa d'un coup, comme un linceul.
— Serri ?
Je suis là, lir.
Je m'arrêtai, haletant, mais prêt à reprendre la chasse. Je pensai : maintenant, nous avons une chance.
Mais j'avais compté sans l'intervention de l'Ihlini. Sans son sens de l'humour tordu.
Lir... Prends garde au faucon !
Comme un idiot, je levai la tête. Le faucon fondit sur moi du haut des cieux.
... Et m'arracha un œil.